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La fabrique des invisibles

Comme l’a dit Virginia Woolf en 1929, « Une femme doit avoir de l’argent et une chambre à soi si elle veut écrire de la fiction ». (Le Dragon Galactique, 2021) Cette affirmation, simple en apparence, révèle la structure profonde d’un monde où les conditions matérielles, symboliques et technologiques déterminent qui peut créer, penser et exister pleinement. Dans cet essai, j'expliquerais comment les sciences, les fictions et les technologies de notre société prolongent ou transforment ces dynamiques de pouvoir, car si la misogynie s’inscrit depuis longtemps dans les récits littéraires et scientifiques, le féminisme, lui, réinvestit ces mêmes domaines pour en faire des espaces d’émancipation et de résistance: qu’il s’agisse des données scientifiques, de la marginalisation des femmes dans les récits ou des intelligences artificielles présentées comme neutres, les technologies et les imaginaires qui les entourent révèlent les stéréotypes de genre et les tensions entre domination et libération. Interroger ces croisements, c’est questionner notre rapport au progrès: Sert-il à reproduire l’ordre patriarcal ou peut-il ouvrir la voie à de nouvelles formes d’égalité?

Un monde conçu pour les hommes 

 

Tout d’abord, en observant le monde autour de nous d’un regard d’ensemble, nous pouvions avoir l’habitude de penser qu’il soit juste. Par contre, en analysant d’un regard plus sensible les détails de notre entourage, il n’est pas difficile de remarquer que les stéréotypes de genre se trouvent, malgré leur omniprésence, dans l’entièreté de notre quotidien. De remarquer que la misogynie n’est parfois pas intentionnelle ou malicieuse, mais qu’elle découle uniquement d’une manière de penser qui a été enseignée depuis des siècles afin que les humains soient considérés comme des hommes. Après avoir lu le livre Invisible Women de Caroline Criado Perez, tout cela est devenu évident à mes yeux. Jour après jour, les biais scientifiques se cachant dans mes journées sont devenus flagrants et puissants. Frissonner dans une salle réglée sur une norme de température masculine, tenir un téléphone portable qui est conçu pour la taille moyenne d’une main masculine, lutter pour atteindre une étagère supérieure définie sur une norme de taille masculine, ce sont des détails injustes et irritants, mais pas très dangereux. Ce n’est pas comme s’écraser dans une voiture dont les mesures de sécurité ne tiennent pas compte des mesures des femmes, ou voir une crise cardiaque ne pas être diagnostiquée parce que les symptômes sont considérés atypiques : ce sont des biais scientifiques d’un monde conçu pour les hommes, qui mettent en danger des milliers de femmes à travers le globe tous les jours. 
 

En effet, on peut constater que les objets et les espaces qui nous entourent ont souvent été conçus à partir d’un « homme moyen », sans prendre en compte les différences morphologiques féminines. Caroline Criado Perez rappelle que la quasi-totalité de notre culture et de nos normes repose sur des silences criants concernant les femmes. Cette absence crée un écart de données de genre qui affecte la vie des femmes au quotidien. Par exemple, nos téléphones modernes ont des écrans de plus de 10 cm de diagonale et deviennent quasiment ingérables à une main pour de nombreuses femmes, dont la main est en moyenne plus petite que celle des hommes. (Helsinki Design Weekly, 2020) Ce choix de conception « par défaut masculin » rend l’utilisation quotidienne pénible pour beaucoup, alors qu’un design plus inclusif serait techniquement possible (certains téléphones sont même devenus trop grands pour l’usage d’un homme moyen). De même, jusqu’aux projets urbanistiques : le célèbre Modulor de Le Corbusier (1948) a fixé des dimensions standardisées basées sur la taille d’un homme moyen, une grille critiquée précisément parce qu’elle ne correspond pas à la physionomie de la population (et encore moins des femmes). Ces exemples montrent que la norme de référence implicite est masculine, souvent sans intention malveillante, mais du fait d’une manière de penser millénaire, où l’homme va de soi et la femme n’est pas dite. En d’autres termes, quand on parle d’humain, c’est l’image de l’homme qui prévaut et tout le reste, comme les femmes, les enfants ou les personnes de petite taille, sont traités comme une exception. (Criado Perez, 2019) 

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Le Modulor, l’unité de mesure inventée par Le Corbusier afin de réintroduire la notion de corporalité dans l’architecture (Allard, 2023)
Les conséquences de cette conception sexuée se retrouvent dans les moindres détails de la vie quotidienne. Au bureau, par exemple, les portes des locaux et machines peuvent être trop lourdes pour qu’une personne de petite stature ou une femme moyenne les ouvre facilement. En franchissant un plancher en verre dans un hall d’accueil, on réalise que son concepteur n’a pas prévu la gêne occasionnée : il est possible de voir à travers le sol jusqu’aux jupes des visiteuses. Ces anecdotes sont agaçantes mais inoffensives en apparence. Elles traduisent pourtant un point clé de Invisible Women : il ne s’agit souvent pas d’une discrimination délibérée, mais d’un simple oubli collectif. Ce sont des petites iniquités qui, comme Criado Perez l’écrit, irritent parce qu’elles ne tiennent pas compte de la moitié de l’humanité. Pourtant, il est important de préciser une chose : ces détails du quotidien ; un téléphone un peu trop large pour ma main, une étagère trop haute, une salle de classe réglée à une température qui fait frissonner ; ne sont pas des tragédies. Ils ne sont pas dramatiques. Ils sont supportables. Le but n’est pas de se plaindre de chaque inconfort ni de transformer chaque désagrément en oppression. Le point est ailleurs. Le point est de réaliser que, presque systématiquement, la norme implicite est masculine. Que, par défaut, on a pensé au corps de l’homme moyen. Et que ce réflexe, répété à l’infini, révèle quelque chose de plus profond : une structure où l’homme est le modèle universel et où la femme devient l’exception qu’on ajuste après coup. Ce ne sont pas les petits irritants qui sont graves en soi, c’est leur accumulation silencieuse et ce qu’elle révèle sur la hiérarchie invisible de nos références.
 

Des normes néfastes pour la santé et la sécurité 
 

Mais le biais masculin dans les normes de conception peut être bien plus grave que des inconforts. Certaines normes techniques favorisent davantage la santé et la sécurité des hommes, au détriment des femmes. Par exemple, les tests de collisions automobiles ont longtemps utilisé comme mannequin de référence un homme moyen d’environ 1,75 m et 77 kg. Une « poupée crash‐test » féminine existe depuis 2003 (152 cm, 50 kg), mais elle n’est qu’une version réduite du mannequin masculin, sans ajuster les proportions spécifiques du corps féminin. Pire : cette poupée représente à peine 5 % des femmes, essentiellement les plus petites. En conséquence, les ceintures de sécurité, airbags et sièges ont été optimisés pour cette morphologie. Or, les conductrices diffèrent en taille, répartition des masses et structure corporelle, ce qui modifie la manière dont le corps subit un choc. Résultat : selon la NHTSA, les femmes ont 73 % de chances en plus que les hommes d’être blessées lors d’un choc frontal (et 17 % de risque mortel en plus). En clair, la conception dite neutre des dispositifs de sécurité automobile s’est faite sur une base masculine, mettant directement en péril la vie des conductrices et passagères. 
 

Pour remédier à ce problème, des chercheurs ont récemment développé des mannequins pour des tests de collisions spécifiquement féminins. Par exemple, en Suède, l’ingénieure Astrid Linder a dévoilé le SET 50F (2023) – « le premier mannequin de crash-test au monde » conçu sur un corps de femme de taille moyenne (1,62 m, 62 kg). Contrairement au modèle féminin antérieur, une simple réplique réduite du mannequin masculin, le SET 50F intègre les proportions réelles féminines : des épaules plus étroites, des hanches plus larges, un cou plus souple, etc. De plus, il embarque 24 capteurs pour mesurer l’impact sur les zones vulnérables. (Agence France-Presse, 2023) Aux États-Unis, la NHTSA a de même approuvé en 2025 le THOR-05F, « le premier mannequin d’impact féminin » basé sur l’anatomie réelle des femmes. Équipé de plus de 150 capteurs, le THOR-05F reproduit fidèlement le bassin, la cage thoracique et le cou féminins, ce qui fournira des données inédites pour ajuster ceintures et airbags. (Charette, 2025) Ces modèles innovants visent à représenter les corps des conductrices et passagères  pour concevoir des véhicules véritablement sûrs pour toutes les morphologies.

Ces avancées, salutaires, soulignent surtout le retard persistant. Comme le note un article de Creapills, il aura fallu 75 ans après l’invention du crash-test pour introduire un mannequin spécifiquement féminin. (Botella, 2026) Ce retard surprend d’autant plus que la recherche scientifique signalait depuis des années déjà la vulnérabilité accrue des conductrices. La situation montre à quel point la  norme universelle  du corps masculin a influencé les protocoles de sécurité. Avec ces nouveaux mannequins féminins, on espère que les prochaines générations de véhicules offriront une protection égale pour tous. Mieux vaut tard que jamais pour corriger un biais aussi fondamental! 

Dans le domaine médical, le phénomène persiste. Les symptômes d’un infarctus chez la femme sont différents de ceux de l’homme, mais les protocoles de diagnostic ont longtemps été établis sur le modèle masculin. Le résultat est terrifiant : une crise cardiaque peut passer inaperçue si le patient est une femme parce qu’elle « ne ressemble pas » à l’image qu’on s’en fait, ce qui coûte des vies. Dans le travail, les équipements de protection individuelle (harnais, uniformes, outils) ont souvent été pensés pour un corps masculin. Par exemple, des étudiantes pilotes expliquent que le cockpit d’avion n’était initialement pas modulable à leur taille, ce qui a conduit de nombreux hommes de petite taille à être exclus par défaut. Plus généralement, Karen Messing et d’autres chercheuses ont montré que les normes de sécurité et les limites de poids pour le port de charges ne tiennent pas compte du fait que les femmes ont en moyenne moins de masse musculaire, conduisant à davantage de blessures chroniques chez elles dans les métiers du soin et de l’entretien. Autrement dit, la baisse générale de la mortalité au travail liée aux normes modernes a surtout profité aux métiers à dominance masculine, tandis que pour les femmes, comme les aide-soignantes, les nettoyeuses ou les ouvrières, qui font souvent des tâches pénibles non reconnues, les accidents et les troubles musculo‐squelettiques augmentent car ils ont été ignorés. (Criado Perez, 2019)

L’intelligence artificielle reflète ces biais 

La mondialisation des technologies numériques n’efface pas ces inégalités  : au contraire, l’IA amplifie souvent les préjugés existants. L’IA se présente comme neutre, mais elle est entraînée sur nos données incomplètes. Comme le résume Criado Perez, les algorithmes médicaux ou de recrutement « ont été entraînés sur des ensembles de données truffés de lacunes », et tout indique qu’on ne les a pas compensées. Le documentaire québécois « IA : L’angle mort » montre bien que ces systèmes prétendument neutres reproduisent et amplifient les inégalités existantes, dont les femmes sont les premières victimes. En d’autres termes, les biais sociaux enfouis dans les textes, statistiques et normes d’hier reviennent par la porte des intelligences artificielles.

Un article du journal Le Devoir s’intéresse précisément à ce phénomène, en soulignant que l’intelligence artificielle, même lorsqu’elle est présentée comme objective ou neutre, reproduit et amplifie silencieusement des inégalités existantes, notamment à l’égard des femmes. Dans la mesure où ces technologies sont entraînées sur des bases de données historiques issues de sociétés déjà marquées par des biais de genre, elles finissent par intégrer et répliquer ces préjugés dans leurs prévisions et leurs classifications. Par exemple, une IA chargée d’analyser des candidatures peut apprendre des comportements discriminatoires si elle s’appuie sur des données du passé où moins de femmes occupaient certains emplois ou où leurs CV reflétaient des parcours sexués. L’article note aussi que ce n’est pas seulement un problème d’algorithme isolé, mais une conséquence structurelle de la manière dont ces systèmes ont été conçus et entraînés, souvent par des équipes majoritairement masculines et avec des jeux de données déséquilibrés. (Caillou, 2025) 

De plus, plusieurs études récentes pointent la reproduction de stéréotypes de genre par ChatGPT et ses cousins. Un article de Scientific American rapporte que des modèles de langage génèrent des lettres de recommandation où les hommes sont décrits comme « experts » et « intègres », tandis que les femmes apparaissent comme « jolies » ou « pleines de grâce ». De façon tout à fait explicite, l’IA féminise la beauté et l’émotion pour les femmes et réserve à l’homme des termes valorisants, comme respectable, intègre… Les chercheuses montrent que cela provient directement des données d’entraînement : historiquement, les femmes ont été largement absentes de la production académique et professionnelle, et elles passent moins de temps en ligne que les hommes (69 % des hommes ont accès à Internet dans le monde contre 63 % des femmes). Ainsi, l’IA apprend involontairement les préjugés humains passés. Sans corrective explicite, elle continuera de perpétuer l’idée que l’homme est « authentique » et que la femme reste « passive » ou « émotionnelle ».  

Ainsi, même un agent intelligent censé être impartial tombe dans les pièges des stéréotypes transmis par nos sociétés. Caroline Criado Perez nous met en garde : le progrès technologique, des outils de santé aux chatbots, ne suffira pas si on ne prend pas conscience de ces « vides de données » genrés. L’UNESCO et plusieurs rapports observent aussi que l’IA actuelle peut être sexiste : ses contenus et réponses véhiculent souvent de vieux clichés, révélant que les biais humains d’hier se réinventent en algorithmes, prête à discriminer à grande échelle. (Stokel-Walker, 2023) 

L’imaginaire collectif au prisme du masculin

 

Si ces biais semblent d’abord relever de contraintes techniques ou de choix pratiques apparemment neutres, ils révèlent en réalité un cadre de référence masculin profondément ancré dans la conception de notre environnement. Cette même logique dépasse toutefois l’espace matériel pour s’étendre à l’univers symbolique et culturel. En effet, les représentations collectives ne sont pas uniquement façonnées par des objets, mais aussi par les récits que nous consommons et produisons. Ainsi, de la même manière que les normes physiques privilégient implicitement le corps masculin, la fiction, qu’il s’agisse de littérature ou de cinéma, tend à centrer l’expérience masculine, reléguant les femmes à des rôles secondaires, stéréotypés ou périphériques. L’analyse de la marginalité des femmes dans la fiction permet donc de comprendre comment ces biais structurels se perpétuent, non seulement dans le réel, mais aussi dans l’imaginaire collectif. Afin d’approfondir cette réflexion, cette section s’appuie notamment sur une entrevue réalisée avec l'auteure québécoise India Desjardins, dont le roman À s’en arracher le cœur propose une analyse des représentations des filles et de l’amour dans la fiction.
 

De nombreuses études montrent que les représentations médiatiques influencent fortement la manière dont les jeunes filles se perçoivent. En effet, selon l’ONG MediaSmarts, 75 % des filles se disent « très ou extrêmement influencées » par la télévision et le cinéma quant à leur apparence. De plus, plus de la moitié des adolescentes (14–19 ans) constatent que les personnages féminins à l’écran sont avant tout valorisées pour leur beauté, pas pour leur intelligence. (MediaSmarts, s.d.) Cette pression visuelle et narrative s’ajoute au fait que, comme le note India Desjardins, « ce qui est associé aux filles est sans cesse tourné en dérision, minimisé ou dévalorisé ». Concrètement, les héroïnes de fiction sont souvent reléguées à des rôles secondaires ou stéréotypés, ce qui banalise le sexisme au quotidien. D’après Desjardins, ce phénomène est si courant qu’il en devient invisible : « Les femmes sont dénigrées d’une façon qu’on ne remarque même plus. C’est tellement habituel, tellement banal ». Ces représentations peuvent miner l’estime de soi : les filles intériorisent qu’elles ne valent que par leur physique ou leur disponibilité romantique.
 

Les fictions romantiques et les attentes irréalistes 
 

La fiction tend en effet à proposer un modèle amoureux unique, tumultueux et résolu par une fin heureuse inévitable, qui occulte les relations saines et durables. Les chercheurs constatent que les films romantiques inculquent dès l’enfance l’idéal du « et ils vécurent heureux ». Or, comme le souligne Futurity, « dans le monde réel, l’amour est rarement simple et sans heurts, mais ces films font paraître la fin heureuse inévitable et magique ». Si les jeunes intègrent ce schéma, ils croient alors que toute relation conflictuelle finira nécessairement par s’arranger. India Desjardins relève justement que les romans et les séries donnent l’impression que « ça va toujours s’arranger, donc ça vaut la peine de rester » dans une histoire amoureuse, même si elle est toxique. Cette vision biaisée peut pousser les adolescentes à supporter des violences conjugales ou des hauts et bas émotionnels extrêmes en espérant une fin heureuse. D’ailleurs, certains psychologues notent qu’en basant nos attentes sur ces scénarios, on trouve notre propre relation « insatisfaisante » par comparaison. (Bartlett, 2026) 

 

De plus, les fins heureuses dramatiques se font souvent au détriment de la représentation de couples stables et bienveillants. En effet, les relations amoureuses saines et sécurisées sont ennuyeuses, ce qui ne fait pas une bonne série télé. Les scénaristes préfèrent la tension et le conflit (crises, trahisons, coups de foudre impossibles) car cela crée du suspense. Résultat, les histoires douces, comme l’amour tranquille et respectueux entre deux personnes adultes, passent pour inintéressantes. Cette absence de contre-modèle dramatise inutilement la romance : les jeunes finissent par penser qu’ être comme des adultes, calmes et stables, serait ennuyeux, et qu’au contraire il faut rechercher l’intensité dramatique pour être intéressant. 

 

La compétition et la solidarité féminines

 

L’univers narratif proposé par la fiction accentue aussi la rivalité entre femmes. Avec si peu de personnages féminins forts, les histoires tendent à les opposer pour séduire le même homme, ce qui est un vieux cliché. Cette rivalité médiatique correspond au constat sociologique de Lisa Wade : dans une culture qui valorise avant tout les hommes, « les femmes sont placées en compétition les unes avec les autres pour attirer l’attention des hommes », et elles « ne peuvent pas se soutenir entre elles ; elles doivent toutes chercher chez les hommes leur estime de soi ». (Wade, 2012) Autrement dit, les fictions apprennent aux filles qu’il faut se disputer la reconnaissance masculine car les opinions et succès féminins n’ont pas autant de valeur. Desjardins elle-même souligne le besoin de valoriser plus d’alliées féminines dans les récits, afin que les filles apprennent tôt que l’amitié féminine peut être source de force et non de jalousie. Si davantage de films et de livres montraient des amitiés saines entre filles (comme l’ont fait récemment des séries qui évitent le drame systématique), cela contribuerait à sortir du schéma « princesse contre princesse » encouragé par tant de contes et de comédies.

La masculinité toxique

 

Les modèles genrés imposent aussi aux garçons des contraintes qui les enferment. Dans les fictions, les jeunes hommes sont souvent cantonnés à être des héros virils, drôles ou dominants : il faut qu’ ils soient forts et inébranlables. Dévier de ce moule, être sensible, émotif ou vulnérable, est donc mal perçu. En psychanalyse sociale, on note que les garçons grandissent sous l’injonction « sois un homme : ne pleure pas, ne sois pas faible ». Tout ce qui est perçu comme « féminin » (les émotions, la douceur, les collaborations entre filles) leur est enseigné comme honteux. On les rabroue par des insultes, comme « arrête de pleurer comme une fillette » ou « soit pas une mauviette », qui confluent vers le sexisme interpersonnel. (Ni, 2023) Ce faisant, les films et les émissions renforcent un seul modèle de virilité, celui qui est dominant et stoïque, et ridiculisent ceux qui s’écartent. Plusieurs experts affirment qu’il est urgent de promouvoir plusieurs modèles d’hommes dans la culture, y compris des personnages masculins empathiques, impliqués en politique ou sociaux. Les publics ont besoin de voir plus d’hommes vulnérables, non pas pour donner aux garçons quelque chose à vénérer, mais pour libérer la définition de la virilité de sa cage traditionnelle. 

Vers une culture populaire égalitaire

Pour briser ce cercle vicieux, la première étape est la prise de conscience. Le simple fait de remarquer ces stéréotypes, dans les jouets, les couleurs ou les films, est déjà un grand avancement, insiste India Desjardins. Ensuite, il convient de diversifier les récits  : multiplier les personnages féminins forts et variés (les amies, les alliées, les relations professionnelles), et montrer qu’une relation facile n’est pas forcément dénuée d’intérêt. Comme l’écrivent les chercheuses en relations familiales, « dans les médias, la représentation compte » : limiter les personnages à des types restreints envoie le message que seules ces histoires méritent d’être racontées. Au contraire, plus il y aura de diversité de modèles, qu’il s’agisse des couleurs de peau, des genres ou des personnalités représentés, moins les stéréotypes domineront. On doit aussi valoriser la solidarité entre femmes et entre hommes : cesser de dénigrer le rose ou le féminin dès le plus jeune âge aiderait les garçons à s’autoriser la vulnérabilité et les filles à s’affirmer. Enfin, le féminisme lui-même doit être redéfini dans l’imaginaire : il ne s’agit pas de haïr les hommes, mais de réclamer l’égalité. Comme le répète Desjardins, « le militantisme, c’est de l’amour, de la joie », c’est la conviction que tous, garçons et filles, peuvent jouir des mêmes libertés et être valorisés dans leur complexité.

Comme le rappelait Virginia Woolf dès 1929, « Une femme doit avoir de l’argent et une chambre à soi si elle veut écrire de la fiction ». (Le Dragon Galactique, 2021) Cette formule résonne comme un symbole puissant : l’indépendance matérielle et symbolique conditionne la créativité et la pensée. Au fil de cet essai, j’ai essayé de démontrer comment la science, la littérature et la technologie incarnent ces enjeux  : elles peuvent consolider le patriarcat ou, au contraire, être revendiquées comme espaces de transformation. Pour ma part, ce fil conducteur m’a amené à constater que rien n’est acquis  : le progrès, qu’il soit scientifique ou technique, se joue à l’intersection des récits et des rapports de pouvoir.
 

D’un côté, la science, longtemps présentée comme neutre, reflète en réalité des biais de genre très concrets. Les femmes ont été trop souvent exclues des laboratoires et des essais cliniques, ce qui a de lourdes conséquences  : par exemple, une étude a révélé qu’en 2005, huit médicaments sur dix retirés du marché américain l’ont été à cause d’effets secondaires non prévus chez les femmes. (WomenDeliver, s.d.) Ce n’est pas un simple hasard statistique  : c’est le signe que les données scientifiques sont historiquement marquées par la perspective masculine. Le féminisme scientifique tente depuis des décennies de corriger ces angles morts, en revendiquant un regard inclusif, en invitant plus de femmes chercheuses dans les laboratoires et en dénonçant l’illusion d’objectivité absolue. 
 

Dans la sphère littéraire et culturelle, les fictions traditionnelles ont trop souvent marginalisé ou effacé les voix féminines. Les figures féminines sont rarement au centre de l’histoire ; elles apparaissent comme secondaires, accessoires ou symboliques, mais rarement comme sujets pensants et créateurs. Cette invisibilisation ne touche pas seulement la fiction, mais aussi l’histoire et la science, où les contributions féminines ont souvent été omises ou attribuées à d’autres. Cela fait écho à la célèbre remarque de Virginia Woolf selon laquelle, pendant des siècles, « Anonymous était une femme » : si tant d’œuvres ont été signées anonymement, c’est parce que les femmes n’avaient ni la reconnaissance ni les conditions nécessaires pour revendiquer leur travail. Woolf ne parle pas seulement d’un pseudonyme, mais d’un effacement systématique des femmes dans l’histoire intellectuelle. (Shapiro, 2011) 

J’ai tenté de démontrer que les personnages féminins sont encore trop souvent relégués au second plan ou enfermés dans des stéréotypes, comme la muse inspiratrice, la figure passive ou l’intérêt amoureux sans profondeur. Pourtant, il y a des raisons d’espérer. On observe aujourd’hui une plus grande diversité de figures féminines, plus complexes, plus nuancées, qui occupent enfin le centre du récit. Par exemple, le film Barbie explore différentes identités et expériences féminines et Everything Everywhere All at Once met en avant une héroïne complexe, imparfaite et puissante. Le mouvement féministe a aussi largement contribué à cette évolution en réécrivant certaines histoires, en proposant de nouvelles héroïnes et en questionnant les codes traditionnels des genres littéraires. De plus, des outils comme le test de Bechdel ont été mis en place pour évaluer concrètement la place accordée aux femmes dans les œuvres de fiction, preuve qu’il existe une volonté de mesurer et donc de transformer les inégalités de représentation : le test de Bechdel vérifie si une œuvre met en scène au moins deux personnages féminins nommés qui parlent entre eux d’autre chose que d’un homme. Bien qu’il soit simple, il permet de révéler des déséquilibres frappants. Le récit devient ainsi un véritable espace de tension et de transformation : il peut encore reproduire les schémas du passé, mais il peut aussi ouvrir la voie à des imaginaires plus égalitaires, où les rapports de genre sont repensés. (India Desjardins, 2025) 

Au terme de cette réflexion, je reste convaincu que le progrès n’est pas une force neutre  : il sert autant à reproduire l’ordre patriarcal qu’ à imaginer de nouvelles formes d’égalité. Garder une perspective personnelle, c’est reconnaître que notre rapport au savoir et à la création est toujours politique. Comme Woolf  l’invite à travers ses mots, nous avons le pouvoir de modeler nos chambres à soi ; qu’elles soient nos laboratoires, nos œuvres de fiction ou nos algorithmes ; pour ne pas laisser le futur se faire sans notre participation. L’enjeu est clair : chercher non pas un progrès abstrait, mais un progrès qui élargit l’espace de liberté pour toutes et tous. En cela, le féminisme n’a pas seulement révélé les angles morts du savoir et de la technologie, il a montré qu’un autre monde est possible si l’on choisit collectivement de transformer nos récits, nos sciences et nos machines.

Bibliographie

Agence France-Presse. (2023, 20 septembre). Un « crash-test » féminin pour mieux protéger les femmes au volant en Suède. Le Journal de Montréal.

https://www.journaldemontreal.com/2023/09/20/un-crash-test-feminin-pour-mieux-proteger-les-femmes-au-volant-en-suede 
 

Allard, T. (2023. 26 décembre). Le Modulor, nombril du monde de Le Corbusier. Pérégrinations de photographe d’architecture.

https://blog.thal.art/fr/modulor-nombril-du-monde-de-le-corbusier/
 

Bartlett, K. (2026, 12 février). How Movies Can Set You up for Unrealistic Expectations of Love. Futurity. https://www.futurity.org/romantic-films-expectations-love-3322102/ 
 

Botella, P. (2026, 16 janvier). 75 ans plus tard, voici le premier mannequin de crash-test pensé pour les femmes. CreaPills. https://creapills.com/mannequin-crash-test-feminin-thor-05f-securite-automobile-tests-collision-airbags-ceintures-20260116 
 

Caillou, A. (2025, 8 septembre). Quand l’intelligence artificielle discrimine les femmes. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/culture/915120/quand-intelligence-artificielle-discrimine-femmes 
 

Charette, B. (2025, 27 novembre). La NHTSA dévoile enfin un vrai mannequin d’impact féminin. Auto123. https://www.auto123.com/fr/actualites/nhtsa-mannequin-impact-feminin-thor05f/73439/#:~:text=Jusqu'à%2520maintenant%252C%2520l',l'anatomie%2520réelle%2520des%2520femmes
 

Desjardins, I. (2025, 22 septembre). À s’arracher le cœur: réflexions sur les filles et l’amour dans la fiction. Édition Québec Amérique.  
 

Helsinki Design Weekly. (2020, 15 mai). The standard male and the invisible female. Helsinki Design Weekly. https://helsinkidesignweek.com/2020/05/15/the-standard-male-and-the-invisible-female/?lang=en 

Le dragon galactique. (2021, 14 mars). Un lieu à soi à 6 citations. Le dragon galactique. https://dragongalactique.com/2021/03/14/un-lieu-a-soi-virginia-woolf/ 

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Shapiro, F. (2011, février). Anonymous was a woman. Yale Alumni Magazine. https://www.yalealumnimagazine.com/articles/3064-anonymous-was-a-woman 

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