
Les voix de l'histoire
Ce recueil rassemble des fragments de vies, des parcours marqués par l’histoire, les bouleversements politiques, les migrations et les conflits. Chacun de ces récits raconte à sa manière la manière dont des individus, confrontés à l’incertitude et à la violence du monde, ont dû s’adapter, partir, tenir ou recommencer ailleurs.
Beyrouth, 1975 - Mira
Mira est née en octobre 1975, quelques mois après le début d’une guerre civile qui allait déchirer le Liban pendant plus de quinze ans. Sa première entrée dans le monde s’est faite dans un couloir de l’hôpital américain, pendant que les bombes tombaient sur Beyrouth. Dès lors, le bruit est devenu une sorte de toile de fond de sa vie: explosions, tirs, immeubles qui s’effondrent, tirs qui grésillent au loin… Ses neuf premières années se déroulent dans un quartier très touché, dans cette alternance étrange: des moments où la ville reprend un peu son souffle, où l’on imagine un retour à la normale, puis des vagues de violence qui balaient de nouveau toute illusion de normalité. Enfant, elle voit des choses qu’un enfant ne devrait pas voir. Elle descend sans cesse dans les shelters, des souterrains creusés sous chaque immeuble, parfois pour quelques heures, parfois pour des jours entiers, à l’école ou à la maison, avec ou sans ses parents. Elle voit le danger l’effleurer de très près, entend des milices entrer dans les couloirs de son école, et garde en mémoire la voix du directeur criant « Lie down, lie down, lie down », pendant que ses camarades de classe restent plaqués au sol. Pourtant, à cet âge, elle ne vivait pas cela comme une tragédie permanente. Ils allaient à l’école, ils allaient à la plage, ils faisaient leurs devoirs, puis soudain quelqu’un criait « vite, vite », et il fallait descendre au shelter. Pyjama, brosse à dents, parfois une peluche. Pas le temps de réfléchir. « C’était comme une deuxième nature », dit-elle. Dormir sous terre pendant quatre jours pouvait même sembler amusant. Il y avait d’autres enfants, des jouets, des chuchotements dans le noir. Elle ne réalisait pas que si elle était là, c’était parce que des gens mouraient dehors. Les parents, eux, savaient. Ils imaginaient les murs qui pouvaient s’effondrer, les balles perdues, la vie qui pouvait basculer. Les enfants, non. Les enfants vivent.
Il y a des choses dont elle ne se rappelle pas, beaucoup de choses. Des images trop lourdes que sa tête a rangées dans un tiroir fermé à clé. « Le corps est fait pour nous protéger », explique-t-elle. « Surtout quand tu es un enfant, la nature humaine te protège. Elle garde le bon et efface le reste, elle ne veut parfois pas que tu te rappelles ». Pourtant, un souvenir refuse de disparaître. Elle a six ans, jouant dans le sable de la plage de Beyrouth avec son petit cousin de quatre ans. Soudainement, des avions ont surgi au-dessus de leurs têtes. Le ciel changeait de couleur. Les bombardements ont commencé, la foule s’est mise à courir vers le shelter, et elle a serré l’enfant contre elle pour dévaler les marches, la foule, la panique. Une balle a frappé le mur à quelques centimètres d’eux, se fragmentant en une pluie d’éclats qui ont lacéré sa peau et celle du petit garçon. Elle se rappelle de ses mains couvertes de sang, la peur qu’une balle ait traversé le corps de son cousin, même si ce n’étaient finalement que des blessures superficielles. Elle ne se souvient pas de sa peur, de ses émotions, seulement du rouge, du poids de son cousin contre elle, de ce moment suspendu. Après, il ira bien. Elle aussi. Mais l’image, elle, est restée. Mais beaucoup d’autres scènes, même si elles ont eu lieu, sont devenues floues; non parce qu’elles n’ont pas existé, mais parce que son esprit a choisi d’en garder peu. « La nature humaine est telle qu’on est beaucoup plus fort qu’on ne le pense. La tête ne garde que ce qu’elle peut supporter. Un enfant est inconscient du danger ; on voit, on joue, on oublie. Si je me rappelais de tout, je n’aurais pas pu devenir une adulte normale », dit-elle.
La vie continuait quand même. C’est ça, le plus étrange. Les gens allaient travailler. Les familles allaient à la plage. Les écoles ouvraient. Même quand les milices entraient dans les bâtiments, même quand des hommes armés forçaient les portes.
Sa famille bougeait beaucoup. Ils partaient quelques mois, dans les montagnes ou dans le sud du Liban, revenaient dès qu’un répit se dessinait, puis repartaient encore lorsque l’espoir s’effritait. Quitter définitivement le Liban n’était jamais une décision simple: son père avait d’immenses responsabilités professionnelles, des gens qui comptaient sur lui, et comme tant d’autres, ils restaient prisonniers de cette foi obstinée que « ça ira mieux ». Toujours l’espoir que cette fois, peut-être, la guerre s’était calmée. « Tu veux toujours rentrer chez toi », dit-elle. C’est bizarre, mais même quand les bombes tombaient et que la situation devenait de plus en plus dangereuse, certains refusaient de partir. Quitter son pays, pour eux, était plus impensable encore que de rester. Pour elle, enfant, cette vie fragmentée entre départs et retours semblait presque normale. Alors ils restaient, jusqu’au jour où rester n’était plus possible.
À neuf ans, elle s’enfuit une nuit en hélicoptère avec son père : « Il m’a dit vite, vite, on s’en va ». Elle fait sa valise en vitesse, convaincue qu’ils reviendront comme d’habitude dans deux mois. Pas d’adieux. Pas de temps pour comprendre. En vérité, elle ne reverra son quartier que vingt ans plus tard, et cette nuit-là restera un adieu dont elle n’a pas mesuré la portée. Sa nanny, qui l’avait élevée, est restée derrière, et ce soir-là, sans le savoir, elles se sont quittées pour toujours.
Les années suivantes l’ont menée de Paris à Los Angeles, puis à Montréal, portée par la continuité rassurante du système scolaire français qui lui évitait de se perdre malgré les exils successifs. Elle sait que cette chance n’est pas donnée à tous. « Changer de langue, de culture, sans se sentir accueilli, ça peut briser un enfant ». À Montréal, au contraire, elle a trouvé un espace où les origines se mêlaient, où elle n’était qu’une élève parmi d’autres. Pourtant, la guerre n’a jamais complètement quitté son corps. En 2020, lors de l’explosion titanesque du port de Beyrouth, elle a été grièvement blessée à la tête et a perdu toute mémoire de la journée. Les médecins lui ont conseillé de ne pas chercher à la retrouver: son esprit, disent-ils, l’a effacée pour la protéger. Depuis, le moindre bruit sec, un feu d’artifice ou un coup de tonnerre, peut la faire trembler. Et malgré tout, elle refuse de se définir par la peur. Elle a étudié, travaillé, aimé, vécu. « On est beaucoup plus résistants qu’on l’imagine », dit-elle. Entre ce qu’elle a oublié et ce qu’elle porte encore, sa vie témoigne d’une vérité simple et brutale: même au cœur du chaos, l’humain trouve toujours une façon de continuer.
L’histoire de Mira n’est ni un récit d’héroïsme froid ni une plainte. C’est la texture d’une enfance façonnée par l’habitude du danger et par la capacité du corps et de l’esprit à oublier pour permettre de vivre. « On espère toujours revenir chez soi », résume-t-elle. « Et pourtant la vie continue, parce qu’au fond, il faut bien qu’elle continue ».
Port-au-Prince, 1980 - Ghyslaine
Ghyslaine est revenue avec l’impression de rentrer dans une phrase interrompue. Haïti n’était pas un souvenir, c’était une respiration qu’elle avait apprise à retenir. Pourtant, elle avait déjà quitté le pays une première fois, très jeune, à dix-neuf ans, quand la dictature étouffait tout, même les écoles. Pour entrer à l’université, il fallait prêter allégeance au régime. Même les professeurs étaient surveillés. Son père avait été arrêté sans raison. Alors elle et sa sœur avaient traversé l’Atlantique jusqu’à Strasbourg, pour étudier dans une langue étrangère, mais enfin libres de penser. Sa sœur est devenue médecin. Elle est devenue physiothérapeute. Dix ans de vies construites ailleurs, puis le Canada, Sherbrooke, les hôpitaux, les enfants, le quotidien rassurant. Mais Haïti ne quittait jamais vraiment son corps.
En 1980, ils ont décidé de rentrer. Trois enfants, un mari chirurgien, et ce désir presque naïf de servir leur pays. La dictature de Duvalier était toujours là, mais on pouvait vivre, travailler, aider. Elle soignait les corps et les esprits, surtout ceux des enfants nés avec des handicaps, et elle disait aux parents que rien n’était jamais complètement perdu. Peut-être parlait-elle aussi d’Haïti sans le dire. Quand la dictature est tombée, ils ont marché dans les rues, pleins d’espoir, convaincus que l’histoire pouvait enfin changer.
Mais l’histoire a glissé à nouveau. En 1991, le coup d’État a brisé ce fragile printemps. Le pays est redevenu imprévisible, dangereux. Les enfants sont repartis étudier au Canada, elle aussi. Son mari, lui, a choisi de rester. Il croyait qu’on ne reconstruirait pas un pays depuis l’étranger. Elle est revenue vers lui des années plus tard, quand il est tombé gravement malade, et elle a retrouvé un Haïti plus pauvre, plus fragile, mais encore habité par la vie. Elle a repris son travail dans les communautés, avec cette impression de tenir quelque chose de précieux entre ses mains.
Puis la violence a changé de visage, la peur a changé de nature. Ce n’est plus « Est-ce que ça va aller mal ? », c’est « Quand est-ce que ce sera mon tour ? » Ce n’était plus seulement la politique: c’étaient les gangs, les quartiers pris, les écoles fermées, les hôpitaux menacés. La peur est devenue quotidienne, presque banale. Des amis ont été kidnappés. Aller au marché était un risque. En 2024, quand Port-au-Prince est devenu presque inhabitable et que l’aéroport a fermé, elle a compris que rester n’était plus du courage, mais de l’exposition à la mort. Un hélicoptère les a emmenés vers le Cap-Haïtien, puis un avion canadien les a ramenés au Québec. Encore un départ.
Ghyslaine vit maintenant avec ses enfants et ses petits-enfants, en sécurité, mais son cœur reste tourné vers ceux qui sont restés là-bas, vers son fils aîné, vers les amis qui vivent au jour le jour dans l’incertitude. Et pourtant, elle ne parle pas seulement de peur. Elle parle aussi de ce qui résiste.
Malgré la peur, malgré les kidnappings et la violence omniprésente, il y a ceux qui restent et refusent de se taire. Vivre à Haïti aujourd’hui, pour eux, c’est un acte de résistance. Ghyslaine pense souvent à ses amis qui ont été pris par les gangs et qui, pourtant, ne partent pas. Et puis il y a les artistes: ces jeunes qui continuent à jouer du théâtre partout, malgré les dangers, comme dans le film « Koutkekout » qu’elle a vu récemment, où ils bravent les gangs et mettent en scène la dignité et le courage d’un peuple. Il y a aussi les écrivains, comme Yanick Lahens, qui remportent des prix internationaux et montrent au monde la force de leur voix. Chacun de leurs gestes, chaque mot écrit, chaque scène jouée est une étincelle qui dit: nous sommes encore là, nous refusons d’abandonner. C’est cette résilience, cette créativité obstinée, qui fait croire que le pays peut renaître, que la culture haïtienne continuera d’avancer, et que l’espoir, malgré tout, reste possible.
Montréal, 2026 - Raphaëlle
Raphaëlle est devenue le visage d’une entreprise qui a commencé comme une promesse tenue à voix basse, après la chute d’un régime. Disprophar est née en 1987, quand son père et deux associés ont décidé d'oser importer et distribuer des produits pharmaceutiques dans un pays où tout semblait fragile après la dictature des Duvalier. Ce geste était simple et radical à la fois : rendre la médecine accessible, tisser des ponts entre laboratoires étrangers et cabinets modestes, soigner sans cesser de croire au possible malgré l’instabilité et le manque de ressources. À cette époque, c’était une manière de participer à la reconstruction silencieuse d’un pays qui tentait de se relever.
Après des études à HEC Montréal, elle choisit, en 2009, de rentrer. Ce retour n’était pas un hymne à la nostalgie, mais une décision pratique et intime. C’est choisir de travailler dans un contexte où chaque plan doit contenir sa propre alternative. Entrer dans l’entreprise familiale signifiait apprendre la cartographie quotidienne d’un pays en mouvement: comprendre les itinéraires sûrs, négocier avec des pharmacies, écouter les besoins des médecins et des hôpitaux, bâtir des routines dans l’imprévisible. Elle passa douze ans sur le terrain, à structurer, à professionnaliser, à maintenir la circulation des médicaments comme on assure une respiration.
Depuis 2018, la respiration du pays s’est faite plus courte. Des quartiers entiers sont passés sous le contrôle de gangs armés; les déplacements entre provinces se transforment en décisions à risque. Les opérations commerciales, déjà compliquées par des infrastructures et des formalités, doivent désormais composer avec des réalités de sécurité qui changent du jour au lendemain. Les entreprises fonctionnent dans un climat d’incertitude permanent. Chaque semaine peut redessiner les règles. Pourtant, la réponse de l’entreprise n’a pas été de se retirer, mais de tenir. Tenir pour les employés dont les familles dépendent de chaque salaire, tenir pour les patients qui, sans leur travail, trouveraient des pharmacies aux étagères vides et des traitements hors de portée.
En 2021, pour protéger leur fille de cinq ans, elle et son mari quittent Haïti. La direction reste, la responsabilité aussi. Jusqu’en 2024, cela implique plusieurs allers-retours: trois voyages par année au minimum, afin de maintenir le lien humain, sentir le pouls d’une équipe dispersée. Puis l’aéroport de Port-au-Prince ferme, et la distance cesse d’être seulement géographique : elle devient une fracture dans la capacité à gérer en présentiel.
En mars 2024, la violence gagne un terrain concret : le siège de l’entreprise est vandalisé et pillé. L’édifice est détruit de fond en comble. Stock, matériel, ordinateurs, même portes et fenêtres disparaissent. À ce jour, l’immeuble reste inaccessible, sous le contrôle de forces qui empêchent d’y retourner. L’événement est brutal, financièrement lourd, humainement éprouvant, opérationnellement déstabilisant. Ce vol n’est pas que financier : c’est la perte d’un lieu où se croisaient savoir-faire et mémoires partagées.
Beaucoup auraient fermé.
Malgré tout, l’équipe de Disprophar reste résiliente. Quatre succursales — Port-au-Prince, Cap-Haïtien, Artibonite, Les Cayes — continuent de desservir des régions entières. Maintenir ces points d’ancrage, dans le contexte actuel, devient un acte à la fois risqué et nécessaire afin de maintenir les flux de médicaments, préserver les emplois et garder vivant un réseau qui soutient des vies. Leur choix de continuer n’est pas un pari naïf ; c’est une volonté de préserver un service vital dans un contexte où l’accès aux soins peut se jouer à un détaillant près.
L’histoire de Raphaëlle parle d’héritage et de persévérance. Elle parle d’un pays dont la fragilité croise la ténacité d’hommes et de femmes qui refusent que la violence remplace la solidarité. Dans un contexte où tant de structures s’effondrent, maintenir une chaîne d’approvisionnement devient un acte de stabilité. Faire arriver des médicaments d’un point à un autre du pays, malgré les obstacles, c’est maintenir une forme de continuité. Et parfois, dans un pays fragilisé, la continuité est déjà une forme de résistance.
À travers le monde, 1991 - Yann
Yann est entré dans l’armée en 1991, non pas par tradition aveugle mais par une bifurcation où se mêlaient curiosité, contrainte et une certaine familiarité du milieu, son père ayant longtemps servi dans l’armée de l’air. Ce qu’il voulait d’abord, c’était le journalisme de terrain : être celui qui va voir, qui rend compte, qui raconte les guerres et les fractures du monde. Inscrit en faculté d’histoire, il a rapidement mesuré que l’abstraction universitaire ne répondait pas à son désir d’immédiateté. Parallèlement, des tests pour l’armée ont changé la trajectoire : reçu, il a choisi la carrière militaire. Il s’engagea dans les transmissions de l’armée de terre, ces coulisses invisibles où s’organisent les systèmes d’information qui rendent possibles les décisions et les mouvements sur le terrain.
Pendant seize ans, sa vie s’est organisée en étapes et en garnisons : Agen, Strasbourg, Nancy, Orléans — des villes qui furent autant d’escales pour apprendre à penser la mobilité, la discipline et la technique. Mais ce furent surtout les opérations extérieures qui modelèrent son regard. Trois mois au Gabon, d’abord : un pays de lumière et de beauté qui portait, toutefois, l’odeur lourde d’un passé colonial et la présence visible d’intérêts économiques français. Sa mission, inscrite dans des accords de défense, consistait à assurer la protection d’intérêts nationaux, et en particulier des installations liées à l’exploitation pétrolière de la compagnie Total. Là-bas, il comprit la complexité morale d’une mission : assurer la protection d’intérêts nationaux, tout en étant conscient du malaise que suscite une présence militaire en terre étrangère. Ce n’était pas seulement la logique stratégique de la mission, mais la friction entre protection et domination, le racisme latent dirigé contre les Africains, parfois nauséabond, parfois à demi-voilé, qui accompagnait certaines attitudes : une condescendance et un parfum de domination coloniale qui rendaient la présence militaire moralement ambiguë.
Puis vinrent les Balkans, deux séjours en ex-Yougoslavie, dont l’un sur un porte-avion et un porte-hélicoptère. Il se souvient des valises satellites prêtes à partir, de l’adrénaline contenue au moment d’exfiltrer des casques bleus en détresse, du ballet des hélicoptères et de la solitude étrange d’un navire perdu dans un horizon politique tourmenté. Concrètement, il assurait les liaisons de communication lors des opérations d’exfiltration des casques bleus, des soldats envoyés par l’ONU, déployés autour de Sarajevo, coordonnant leur récupération par hélicoptère afin de les ramener en sécurité à bord du navire. Mais c’est le Kosovo qui le marqua le plus longuement : six mois en 1999–2000, stationné à Mitrovica, dans les décombres d’une ancienne université vidée et saccagée. Les bâtiments portaient encore les stigmates de la guerre — carreaux brisés, installations détruites — et dehors, le thermomètre plongeait à moins vingt, tandis que l’intérieur était rendu presque inutilisable, les sanitaires et les douches bétonnés. Les douches se prenaient dans des tentes, et le sommeil se mesurait à la fréquence des tirs entendus au loin. Même aujourd’hui, il se rappelle des images floues des maisons brûlées, des impacts de balles, des trous d’obus partout, et plus précisément d’un grand cimetière « de circonstances » sur une colline.
À Mitrovica, la ville était fracturée, coupée en deux par un pont devenu symbole de la confrontation entre la communauté serbe et la minorité albanaise. La KFOR, force internationale d’interposition, tentait de maintenir un équilibre précaire, mais chaque jour portait le risque que la tension dégénère en violence. Yann raconte la double vie : l’ordinaire des routines militaires et, soudain, les rafales qui ébranlent le quotidien. Dans ces moments-là, il courait aux postes, enfilait le gilet pare-balles, écoutait les communications, et entendait sur les ondes la peur et le professionnalisme de soldats français pris sous le feu. Pour se protéger, il devait transformer chaque geste en précaution, calfeutrant les fenêtres avec des cartons, plongeant les lieux dans l’obscurité et accomplissant chacun de ses déplacements avec le casque sur la tête, le gilet pare-balles serré et l’arme toujours prête. Ce fut pour lui « l’avant-goût » de la guerre, non pas la fascination morbide, mais l’éveil brutal à l’ampleur et à la gravité de ce que vit une société en processus de reconstruction. Travailler aux côtés de militaires de nationalités variées, qu’ils soient Américains, Allemands, Canadiens, Danois ou Russes, fut aussi une leçon d’humilité : coopération, maladresses, solidarités fragiles et, parfois, l’illusion d’un début de réconciliation qui peine encore aujourd’hui à se concrétiser.
Yann ne se dit pas traumatisé. Plutôt, il distingue deux registres d’expérience : l’un, celui du Kosovo, où l’on côtoie les cicatrices visibles de la guerre ; l’autre, le Gabon, où l’on mesure la question éthique d’une présence militaire quasi-coloniale. Partout, la pollution et la saleté; ordures dans les rues, pollution au plomb à Mitrovica qui donnait parfois un goût métallique aux efforts physiques, le suivirent comme une sourde réalité concrète des conflits et de leurs conséquences sur la vie quotidienne.
Au retour, Yann porta ces paysages et ces dilemmes en lui. Les transmissions lui avaient appris que l’essentiel n’est pas toujours ce que l’on voit sur une manchette, mais ce qui, invisible, permet au monde de continuer à tourner : des ondes, des fréquences, des relais. Son parcours n’a pas tué son désir de raconter ; il l’a complexifié. Il a fait de lui quelqu’un capable de voir, depuis l’intérieur, les zones grises où se nouent le courage, l’erreur et la morale.
Montréal, 1951 - Diana
Diana est née en 1944, dans une Égypte encore monarchique, où la richesse éclatante de la royauté contrastait violemment avec la pauvreté du peuple. À la fin des années 1940 et au début des années 1950, le pays a basculé. Le roi a été chassé, un nouveau gouvernement est arrivé, animé d’un nationalisme affirmé, décidé à rendre l’Égypte aux Égyptiens. Ce tournant politique a profondément transformé le climat social. Les étrangers, autrefois nombreux, sont devenus indésirables.
À l’époque, l’Égypte était un carrefour cosmopolite : Italiens, Grecs, Arméniens, Français vivaient et travaillaient côte à côte. Le français occupait une place importante dans l’éducation et les lycées français formaient une partie de la jeunesse. Puis, presque du jour au lendemain, tout s’est défait. Les Européens ont quitté le pays en masse. Certains ont été contraints de partir en laissant derrière eux maisons, commerces, économies, parfois toute une vie construite patiemment. Son père a compris qu’il n’y avait plus d’avenir pour les siens. L’ambiance n’était pas celle d’une guerre ouverte, mais celle d’une pression constante : insultes, messages sur les portes invitant à « retourner chez soi », hostilité diffuse qui rendait chaque jour plus lourd que le précédent. Même après la Seconde Guerre mondiale, l’antisémitisme persistait, ajoutant une couche supplémentaire de tension.
Elle avait six ans quand ses parents ont décidé de partir. Sept ans lorsqu’elle est arrivée ici, après une année de transition à Paris. À la maison, on parlait exclusivement français. C’était la langue de l’intimité, de l’éducation, de l’identité. Ses parents ont voulu l’inscrire dans une école française, mais toutes étaient alors dirigées par l’Église catholique. Ne pas être catholique signifiait ne pas être admis. Même les chrétiens orthodoxes — Syriens, Arméniens, Grecs, Russes — pourtant chrétiens eux aussi, étaient exclus.
Elle s’est donc retrouvée dans une école anglophone, sans parler un mot d’anglais. Le choc fut brutal. À sept ans, l’âge où l’on commence à s’enraciner dans les amitiés et les repères, elle s’est retrouvée isolée, incapable de comprendre, incapable de répondre. Les enfants peuvent être cruels dans leur spontanéité ; les moqueries et les incompréhensions ont creusé en elle une timidité profonde. Elle est devenue réservée, renfermée, longtemps convaincue de ne pas appartenir pleinement au groupe. Ce n’est qu’à l’adolescence qu’elle a commencé à s’ouvrir, à trouver sa place.
Diana attribue cette période difficile au déracinement et à la barrière linguistique, mais aussi au contexte de l’époque. L’Église catholique exerçait alors une influence considérable sur l’éducation et sur la vie politique locale. Ironie de l’histoire : aujourd’hui, les nouveaux arrivants sont encouragés à fréquenter les écoles francophones, alors qu’elle, francophone de naissance, n’y avait pas accès.
L’Égypte qu’elle a quittée n’existe plus. Le français y a perdu son influence au profit de l’anglais et de l’arabe. Pourtant, dans sa mémoire, subsiste l’image d’un pays multiple, traversé de langues et de cultures, où vivaient aussi les coptes, chrétiens d’Égypte, héritiers d’une tradition ancienne. Elle porte en elle ce double héritage : la nostalgie d’un monde disparu et la force silencieuse de ceux qui ont dû recommencer ailleurs, à l’âge où l’on apprend encore à lire.
À travers ces histoires, ce sont des morceaux d’histoire qui prennent chair. Révolutions, guerres, exils, bouleversements politiques : autant d’événements que l’on apprend dans les livres, mais qui, ici, se révèlent à hauteur d’humain. Derrière chaque départ forcé, chaque engagement, chaque entreprise maintenue malgré le chaos, il y a des choix difficiles, des peurs tuées, des recommencements silencieux. Ces récits montrent que les grands mouvements du monde ne sont jamais abstraits : ils traversent des enfances, redessinent des identités et obligent à se réinventer. Et si leurs parcours diffèrent, tous portent en commun cette capacité à tenir, à s’adapter et à avancer, même lorsque l’histoire impose ses secousses.
Gallerie
Les images de Yann durant son expérience militaire















